Des négociations géantes, mais pas encore des engagements définitifs
Nvidia chercherait à prendre une participation pouvant atteindre 3 milliards de dollars américains dans SB Energy, filiale énergétique de SoftBank et développeur d’un vaste campus de centres de données envisagé en Ohio pour OpenAI. Parallèlement, le fabricant de processeurs aurait ramené sous les 120 milliards de dollars sa garantie financière initiale sur ce projet, alors qu’un montant de 250 milliards avait précédemment circulé.
Ces deux informations doivent être lues avec prudence. Reuters, reprenant un reportage de The Information, précise que le projet d’investissement de 3 milliards demeure à l’étape des discussions et n’a pas pu être vérifié indépendamment. De son côté, le Wall Street Journal, relayé notamment par Investing.com, rapporte que la garantie révisée viserait la première phase du campus. Nvidia n’avait pas commenté, tandis qu’OpenAI avait refusé de commenter au moment de la publication.
Autrement dit, il ne s’agit ni d’un chèque déjà signé de 3 milliards, ni d’une dette de 120 milliards immédiatement contractée par Nvidia. Ce sont des paramètres de négociation autour d’un montage d’infrastructure exceptionnellement complexe. Mais ils éclairent déjà la stratégie du groupe : continuer à sécuriser une demande massive pour ses systèmes, tout en évitant de transformer son bilan en assurance tous risques pour l’expansion d’OpenAI.
L’Ohio, symbole du changement d’échelle de l’IA
Le campus évoqué se situerait sur le site de Portsmouth, dans le comté de Pike, en Ohio, et serait développé par SB Energy. Data Center Dynamics a rapporté en juin que les discussions portaient sur une capacité pouvant atteindre 10 gigawatts. À cette échelle, il ne s’agit plus d’un simple centre de données : c’est une infrastructure industrielle combinant terrain, raccordement électrique, production d’énergie, réseaux, refroidissement, construction et dizaines de milliers d’accélérateurs.
Selon les estimations rapportées par le Wall Street Journal et reprises dans la presse spécialisée, le coût total pourrait approcher 500 milliards de dollars si le projet était construit intégralement aux prix actuels des puces, de l’énergie, de la main-d’œuvre et des équipements. La première tranche, beaucoup plus limitée, serait le véritable test : sa réalisation conditionnerait l’accès au financement des phases ultérieures.
Le contexte est important. Le 9 janvier 2026, OpenAI et SoftBank avaient annoncé ensemble un investissement de 1 milliard de dollars dans SB Energy, réparti à parts égales, ainsi qu’un bail initial de 1,2 gigawatt pour un autre site. SB Energy avait aussi obtenu 800 millions de dollars de capitaux privilégiés remboursables d’Ares. Cette annonce officielle confirme que SB Energy est devenu un maillon central de la stratégie Stargate, même si elle ne confirme pas l’investissement additionnel de Nvidia aujourd’hui rapporté.
Une garantie n’est pas un investissement, et la nuance change tout
Le chiffre de 120 milliards frappe les esprits, mais il faut distinguer trois mécanismes financiers.
D’abord, une prise de participation de 3 milliards dans SB Energy serait du capital investi : Nvidia deviendrait davantage exposé à la valeur, aux actifs et à l’exécution du développeur énergétique. C’est un moyen d’aligner les intérêts de Nvidia, SoftBank, SB Energy et OpenAI autour d’une chaîne d’approvisionnement intégrée.
Ensuite, une garantie financière ou un mécanisme de soutien au crédit ne signifie pas nécessairement que Nvidia verse le montant garanti. Il permettrait plutôt à SB Energy de lever des fonds ou à OpenAI de signer un bail à long terme avec une signature financière plus rassurante pour les prêteurs. Nvidia ne décaisserait qu’en cas de défaut ou selon les modalités précises du contrat. Cela n’en fait pas un risque anodin : une garantie de cette taille peut peser sur la perception du risque de crédit, la flexibilité financière et la valeur boursière du garant.
Enfin, il y a le financement des systèmes Nvidia eux-mêmes. Le fabricant a annoncé en septembre 2025 son intention d’investir jusqu’à 100 milliards de dollars dans OpenAI à mesure que des systèmes Nvidia seraient déployés dans le cadre d’un partenariat visant 10 gigawatts. Dans ses documents réglementaires, Nvidia souligne toutefois qu’il n’existe aucune assurance que les accords définitifs avec OpenAI soient conclus ni que les montants anticipés soient investis aux conditions envisagées.
Ces trois couches — actions SB Energy, garantie de projet et investissement potentiel dans OpenAI — peuvent se compléter. Elles ne doivent pas être additionnées mécaniquement comme si Nvidia avait déjà promis plusieurs centaines de milliards de dollars en argent comptant.
Pourquoi Nvidia réduit-elle son exposition initiale?
La réponse la plus probable est moins un désaveu d’OpenAI qu’un ajustement de structure. D’après le Wall Street Journal, la réduction de la garantie fait suite aux inquiétudes d’investisseurs concernant l’ampleur du risque assumé par Nvidia. Limiter le soutien à une première phase permettrait de préserver une option essentielle : financer et construire aujourd’hui, puis renégocier les étapes suivantes lorsque la consommation électrique, les revenus d’OpenAI, la disponibilité des puces et les conditions de crédit seront plus tangibles.
Cette prudence est cohérente avec la communication financière de Nvidia. Dans son rapport annuel déposé auprès de la Securities and Exchange Commission, l’entreprise rappelle que ses investissements stratégiques peuvent être illiquides, subir des pertes de valeur et dépendre de la capacité de ses partenaires à déployer l’infrastructure IA à temps. Elle avertit aussi que l’estimation de la demande liée à de nouvelles applications d’IA demeure difficile.
Le modèle économique est puissant, mais circulaire par nature : Nvidia fournit les puces; ces puces exigent des centres de données; les centres de données nécessitent des baux et du financement; ce financement devient plus accessible si Nvidia apporte son bilan; et l’ensemble accroît ensuite les commandes de systèmes Nvidia. Ce mécanisme peut accélérer le déploiement. Il peut également concentrer le risque si les revenus générés par les services d’IA ne progressent pas assez vite pour justifier les engagements d’infrastructure.
La montée des financiers tiers, véritable pièce maîtresse
Le recentrage apparent sur une garantie de première phase coïncide avec une stratégie plus large : faire entrer davantage de capital externe dans l’IA. Nvidia a annoncé le 10 août des protocoles d’entente avec Apollo, BlackRock, Blackstone, Brookfield, Goldman Sachs et KKR pour créer des plateformes de financement susceptibles de mobiliser plus de 500 milliards de dollars de capitaux tiers pour l’infrastructure IA.
Le message est clair : Nvidia veut catalyser les projets de ses clients, pas les financer intégralement sur son propre bilan. Pour les fonds d’infrastructure, les assureurs, les banques et le crédit privé, les data centers d’IA offrent des actifs à très long terme, à condition que les revenus, l’électricité et les contrats d’occupation soient suffisamment sécurisés. Pour Nvidia, cette participation de Wall Street réduit potentiellement le besoin de garanties directes tout en maintenant l’expansion de ses marchés.
Le risque se déplace alors plutôt qu’il ne disparaît. Il est réparti entre le développeur du site, les bailleurs de fonds, l’exploitant cloud, le locataire OpenAI, les fournisseurs d’énergie et Nvidia. La solidité du montage dépendra notamment de la qualité des contrats de location, des clauses de défaut, des garanties sur la disponibilité électrique et de la capacité d’OpenAI à monétiser ses modèles à une échelle compatible avec des engagements de plusieurs gigawatts.
Ce que cela annonce pour OpenAI et le secteur
OpenAI a confirmé vouloir dépasser l’objectif initial de 10 gigawatts de Stargate et étudier d’autres emplacements aux États-Unis. L’entreprise présente cette diversification comme une manière de réduire les risques d’exécution et de préserver sa flexibilité. Son site d’Abilene, au Texas, fonctionne déjà sur Oracle Cloud Infrastructure avec des systèmes Nvidia GB200, ce qui montre que Stargate ne relève plus seulement de la promesse.
Le projet de l’Ohio représente néanmoins un saut d’échelle beaucoup plus risqué. Sa viabilité ne dépendra pas uniquement de la performance des modèles d’OpenAI. Elle dépendra de permis, de lignes de transmission, de nouvelles capacités de production électrique, de coûts de construction et de l’acceptabilité locale. Dans ce contexte, une garantie plafonnée pour la phase initiale est une solution rationnelle : elle achète du temps, établit une preuve de réalisation et évite de verrouiller trop tôt un risque de plusieurs centaines de milliards.
La conclusion n’est donc pas que Nvidia abandonne OpenAI. C’est plutôt l’inverse : Nvidia cherche à rester au cœur de l’écosystème OpenAI en finançant sélectivement les points de blocage — capital, puissance électrique et crédibilité de crédit — tout en imposant une progression par étapes. La bataille de l’IA se déplace ainsi du silicium vers le financement de projets industriels. Et à 10 gigawatts, la discipline financière devient presque aussi déterminante que la performance des GPU.