Un vol largement réussi — mais pas une mise en orbite durable
Le treizième vol d’essai de Starship, réalisé depuis Starbase au Texas le 24 juillet 2026, constitue un progrès tangible pour SpaceX. Le système V3 a décollé normalement, les deux étages se sont séparés comme prévu et l’étage supérieur Starship a accompli l’essentiel de son programme : déployer 20 satellites Starlink V3, rallumer un moteur Raptor dans l’espace, traverser la rentrée atmosphérique puis effectuer un amerrissage contrôlé dans l’océan Indien.
Il faut toutefois apporter une nuance importante au mot « orbite ». IFT-13 n’a pas placé Starship, ni ses satellites, sur une orbite terrestre durable. La mission suivait une trajectoire suborbitale, d’un point à l’autre de la planète. Les 20 Starlink V3 ont été largués dans l’espace et ont pu déployer leurs équipements, échanger des données et communiquer avec la constellation, selon SpaceX. Mais ils étaient eux aussi destinés à retomber dans l’atmosphère peu après la démonstration. C’est une répétition de déploiement commercial en conditions réelles, pas encore l’ouverture d’un service régulier de lancement de satellites par Starship. Ars Technica, Numerama, Les Numériques et l’Associated Press, dont le papier a également été repris par Phys.org, convergent sur ce bilan : l’étage supérieur a effectué un vol particulièrement propre, tandis que le premier étage reste le maillon fragile.
Starlink V3 : la première charge utile réelle change la nature du programme
Le largage de 20 Starlink V3 est sans doute le jalon le plus important du vol. Les vols précédents avaient surtout validé des mécanismes, des profils de rentrée ou des charges simulées. Cette fois, SpaceX a confié à Starship de véritables satellites, dont certains embarquaient des caméras destinées à observer le bouclier thermique du véhicule pendant les phases finales du vol.
Cette démonstration a plusieurs dimensions. D’abord, elle valide le système de distribution latérale de Starship : les satellites sont expulsés un à un depuis une ouverture du vaisseau, un mécanisme pensé pour des grappes bien plus importantes à l’avenir. Ensuite, elle permet de tester les fonctions critiques des V3 — panneaux solaires, antennes et liaisons laser — dans l’environnement spatial. Enfin, elle donne à SpaceX une première occasion de faire converger son lanceur géant et son activité Starlink, qui est aujourd’hui le moteur commercial du groupe.
L’enjeu économique est considérable. Starship n’a pas seulement vocation à envoyer des astronautes vers la Lune ou, à plus long terme, vers Mars. Sa viabilité dépend aussi de sa capacité à lancer beaucoup de masse à faible coût et à déployer rapidement les générations les plus lourdes de Starlink. Le succès du mécanisme de largage est donc plus significatif qu’un simple exercice de démonstration : c’est le premier test d’une chaîne industrielle où SpaceX serait à la fois le constructeur du lanceur, l’opérateur de lancement et le client final.
Le Starship S40 réussit sa rentrée, et c’est une excellente nouvelle
L’étage supérieur S40 a fourni la meilleure partie du spectacle technique. Après le déploiement des satellites, il a exécuté un rallumage de Raptor en microgravité. Cette capacité est indispensable à des missions plus ambitieuses : modification d’orbite, insertion précise, retour contrôlé, ou trajectoires vers la Lune.
La phase la plus encourageante reste néanmoins la rentrée. Starship a encaissé l’échauffement, conservé son contrôle aérodynamique, puis a effectué sa manœuvre de redressement avant de se poser doucement à la verticale dans l’océan Indien. Le véhicule a même flotté après l’impact avec l’eau. Selon Ars Technica et l’Associated Press, les images transmises par les satellites-caméras et les inspections visuelles ont montré un bouclier thermique globalement intact, malgré une montée à pression dynamique plus élevée que lors de vols précédents.
SpaceX avait volontairement instrumenté le bouclier avec des capteurs et modifié certaines tuiles afin d’étudier leur comportement sous contrainte. Cette approche correspond à la méthode de développement de l’entreprise : exposer un véhicule expérimental à des conditions exigeantes, recueillir de la télémétrie, puis modifier rapidement la génération suivante. La réussite ne signifie pas que le bouclier est certifié pour des vols réguliers, mais elle réduit un risque majeur avant une tentative de récupération sur le site de lancement.
Le Super Heavy rappelle que le problème des moteurs n’est pas réglé
Le tableau est moins favorable pour le booster Super Heavy B20. Tous ses moteurs ont correctement fonctionné au décollage, une amélioration notable après l’interruption de la première tentative de lancement, le 16 juillet 2026, liée à des problèmes d’allumage. Mais lors de la séquence de retour, le premier étage n’a pas rallumé assez de Raptors pour freiner suffisamment sa descente.
Le booster n’était pas censé être récupéré ni attrapé par la tour pendant IFT-13 : l’objectif était un amerrissage contrôlé dans le golfe du Mexique. Or il a frappé l’eau à trop grande vitesse. Les Numériques évoque huit moteurs rallumés lors de la phase finale, un nombre insuffisant pour stabiliser et ralentir ce véhicule gigantesque. Numerama et l’Associated Press confirment le diagnostic général : le Super Heavy a chuté trop vite après un rallumage incomplet.
Ce n’est pas un détail secondaire. Les moteurs de retour doivent fonctionner avec une fiabilité extrême, dans une séquence courte, après une ascension qui a déjà soumis le véhicule à de fortes vibrations, températures et charges structurelles. Le problème est d’autant plus sensible que le Super Heavy est la partie la plus massive et la plus coûteuse du système. Une fusée totalement réutilisable ne peut pas dépendre d’un premier étage détruit à chaque lancement, même si l’étage supérieur réussit impeccablement sa mission.
La « tower catch » : le test qui peut transformer la cadence
Après IFT-13, SpaceX envisage une première tentative de récupération de l’étage supérieur Starship par les bras mécaniques de la tour de lancement, souvent surnommés les « chopsticks ». Ars Technica rapporte que cette tentative dépendra de l’examen détaillé des données du vol. Il ne s’agit donc pas d’une décision irrévocable : les ingénieurs doivent d’abord confirmer que le bouclier thermique, les moteurs, le guidage et les marges de sécurité sont suffisamment robustes.
La logique de cette récupération est radicale. Au lieu de faire atterrir Starship sur des jambes, de le sécuriser, de le transporter et de le reconditionner, SpaceX veut le saisir directement par la tour, puis potentiellement le préparer pour un nouveau lancement sur le même site. En théorie, cette architecture réduit la masse embarquée, simplifie les opérations au sol et rapproche l’entreprise d’une cadence comparable à celle d’un système de transport plutôt qu’à celle d’une fusée classique.
Mais attraper un Starship ne prouvera pas, à lui seul, une réutilisation rapide. Il faudra ensuite démontrer que le véhicule peut être inspecté, ravitaillé, réarmé et relancé avec peu de remplacements matériels. Il faudra surtout résoudre les difficultés de rallumage du Super Heavy, car une cadence élevée exige de récupérer régulièrement les deux étages. La capture par la tour est donc une étape spectaculaire, mais le véritable indicateur à surveiller sera le délai entre deux vols d’un même exemplaire.
La Lune se rapproche, sans être encore à portée
IFT-13 rend le programme Starship plus crédible pour les missions lunaires, mais il ne lève pas les obstacles majeurs. La NASA a revu l’architecture Artemis : une mission de démonstration en orbite terrestre basse est désormais prévue en 2027, avant un objectif d’alunissage habité avec Artemis IV en 2028. Le Starship Human Landing System devra notamment démontrer le rendez-vous orbital, le transfert d’ergols cryogéniques, la navigation lointaine et les opérations d’atterrissage lunaire.
Le vol du 24 juillet ne valide pas encore cette chaîne. Il démontre toutefois trois briques essentielles : transporter une charge utile réelle, rallumer un moteur dans l’espace et survivre à une rentrée contrôlée. Pour SpaceX, le succès partiel d’IFT-13 est donc moins une arrivée qu’un changement de phase : Starship commence à sortir du pur régime expérimental, tout en rappelant que la réutilisation intégrale — la promesse centrale du programme — reste à conquérir.