Deux comptes à rebours, une même question
SpaceX vit une journée paradoxale. D’un côté, le marché a ramené l’action au voisinage immédiat du prix de son introduction en Bourse, fixé à 135 $US. De l’autre, l’entreprise prépare le lancement de Starship Flight 13 depuis Starbase, au Texas, avec à bord les premiers satellites Starlink V3 fonctionnels. C’est exactement le genre de contraste qui résume l’après-PAPE de SpaceX : la Bourse demande des preuves, tandis que l’ingénierie promet encore une rupture.
Selon TechCrunch, le titre SpaceX a passé une bonne partie de la séance du mercredi 15 juillet sous son prix d’IPO, descendant brièvement sous 133 $US avant de terminer à 135,27 $US. Reuters, repris par Investing.com, rapporte aussi que le seuil des 135 $US a été enfoncé pour la première fois depuis l’arrivée du groupe sur le Nasdaq, le 12 juin 2026. Les Affaires et Le Figaro ont présenté la même lecture : l’euphorie initiale autour de la plus importante introduction en Bourse de l’histoire s’est dissipée en à peine un mois.
La nuance est importante : SpaceX n’est pas en crise opérationnelle parce que son action a touché 132 ou 134 $US en séance. Mais symboliquement, repasser sous le prix payé par les investisseurs lors de l’IPO transforme une histoire de conquête en test de crédibilité. Pour une entreprise valorisée non seulement sur ses revenus actuels, mais sur Mars, Starlink, Starship, l’IA orbitale et l’intégration verticale, le marché ne juge pas seulement les résultats : il juge la vraisemblance du futur.
Une IPO record, puis un retour brutal à la gravité
Le prospectus et les communiqués de SpaceX indiquaient une offre de 555 555 555 actions de catégorie A à 135 $US, avec une option de surallocation pouvant porter le produit brut total à environ 85,7 milliards $US. Le titre a commencé à se négocier le 12 juin sous le symbole SPCX. Dans les jours suivants, la frénésie a porté l’action au-delà de 200 $US, avec un sommet rapporté autour de 225 $US selon plusieurs médias, dont TechCrunch et Reuters.
C’est cette montée spectaculaire qui rend la correction si visible. Le Financial Times parle d’un effacement de centaines de milliards de dollars de capitalisation, tandis que la BBC insiste sur la volatilité inhabituelle d’un dossier devenu public depuis seulement un mois. Le problème n’est pas seulement le prix absolu de l’action. C’est l’écart entre ce que le marché avait accepté de capitaliser — une domination spatiale et télécoms durable, plus une option sur l’IA — et ce qu’il exige maintenant : des jalons concrets.
Les critiques les plus sévères ne manquent pas. Les Affaires cite Jeremy Grantham, cofondateur de GMO, qui qualifie le PAPE de SpaceX de l’un des plus extravagants de l’histoire récente. Son argument, résumé simplement, est que la valorisation suppose une exécution quasi parfaite pendant de nombreuses années. Or SpaceX combine trois métiers extrêmement capitalistiques : les lanceurs, les satellites et l’infrastructure d’IA. Même si Starlink est devenu le moteur économique du groupe, Starship demeure un programme de développement lourd, coûteux et encore imparfait.
Flight 13 : un lancement suborbital, mais stratégique
C’est ici que Starship Flight 13 prend une importance disproportionnée. Spaceflight Now indique que la mission doit décoller de la plateforme 2 de Starbase pendant une fenêtre de 90 minutes ouvrant à 17 h 45, heure du Centre, soit 18 h 45 à l’Est. Le vol utilisera Booster 20 et Ship 40, deux éléments neufs, sans tentative de récupération pour réutilisation.
La nouveauté majeure est la charge utile : 20 satellites Starlink V3 de production. D’après Spaceflight Now et Space.com, ces satellites ne doivent pas rejoindre une orbite durable. Ils suivront une trajectoire suborbitale, déploieront panneaux solaires et antennes, tenteront de communiquer avec le réseau Starlink par liaisons laser à haute capacité, puis se consumeront lors de la rentrée environ 20 minutes après leur déploiement. En clair, Flight 13 n’est pas encore le début d’un déploiement commercial régulier de Starlink V3. C’est une répétition générale en conditions de vol.
Mais pour SpaceX, cette répétition générale est essentielle. Les satellites V3 sont au cœur du récit financier : plus gros, plus capables et pensés pour Starship, ils doivent accroître massivement la capacité du réseau. Le prospectus européen de SpaceX évoque une génération V3 conçue pour offrir jusqu’à 1 térabit par seconde de capacité descendante par satellite. Si cette promesse tient, Starship ne sera plus seulement un lanceur lunaire ou martien : il deviendra l’outil industriel qui rend possible une nouvelle économie Starlink.
La FAA a rouvert la porte, mais pas effacé le risque
Le calendrier de Flight 13 n’était pas acquis. La Federal Aviation Administration a confirmé le 13 juillet la clôture de l’enquête sur l’incident de Flight 12, survenu le 22 mai. L’agence a accepté les conclusions et mesures correctives proposées par SpaceX. Les causes probables concernaient notamment des effets thermiques sur des composants de propulsion pendant l’ascension et des réglages erronés d’alarmes moteur.
La FAA précise qu’aucun blessé ni dommage à la propriété publique n’a été rapporté, mais son feu vert reste conditionné au respect de toutes les exigences de sécurité et de licence. Autrement dit, l’autorisation ne valide pas le modèle économique ; elle indique seulement que le prochain essai peut se dérouler dans le cadre réglementaire prévu.
Ce point est crucial pour les investisseurs. La méthode SpaceX — voler, échouer, corriger — a déjà transformé Falcon 9 en machine industrielle. Mais Starship n’est pas Falcon 9. C’est un système plus grand, plus ambitieux, censé devenir rapidement réutilisable, lancer des charges massives et soutenir des projets qui vont de Starlink V3 à Artemis. Chaque vol d’essai produit des données. Il produit aussi, désormais, un signal de marché.
Starlink : moteur de revenus et source de contraintes
Le marché comprend que Starlink est probablement l’actif le plus lisible de SpaceX. Les documents financiers du groupe montrent une forte progression du segment connectivité, tandis que les coûts de recherche et développement augmentent fortement dans le spatial et l’IA. Cette tension est logique : Starlink génère des revenus récurrents, mais pour maintenir son avance, il faut lancer plus de satellites, améliorer la capacité, gérer la latence, financer les terminaux et étendre l’infrastructure terrestre.
Il existe aussi une contrainte orbitale. Space.com rapporte, à partir de divulgations de SpaceX auprès de la FCC, que les satellites Starlink ont effectué plus de 355 000 manœuvres d’évitement de collision sur un an. Chaque satellite effectuerait désormais, en moyenne, des manœuvres presque hebdomadaires. Cela ne signifie pas que Starlink est ingérable ; au contraire, l’automatisation de SpaceX est l’un des piliers du système. Mais plus la constellation grossit, plus les risques agrégés, les obligations de transparence et la pression réglementaire augmentent.
Ainsi, les satellites V3 sont une réponse technique à la demande de capacité, mais ils accentuent aussi la nécessité d’un accès fiable, fréquent et économique à l’orbite. C’est pourquoi Flight 13 compte autant : la promesse de SpaceX repose sur une boucle fermée entre Starship et Starlink. Starship doit rendre Starlink V3 déployable à grande échelle ; Starlink doit justifier financièrement Starship.
Ce que le marché attend maintenant
À court terme, un vol réussi pourrait stabiliser le récit. Il ne suffira pas à régler la question de la valorisation, mais il rappellerait que SpaceX conserve une avance technique réelle. Un échec majeur, lui, renforcerait l’idée que la Bourse a payé trop tôt pour des revenus encore hypothétiques.
La prochaine étape financière sera tout aussi déterminante : les premiers résultats trimestriels de SpaceX comme société cotée. Les investisseurs voudront voir la croissance de Starlink, le rythme des dépenses de Starship, l’impact des activités d’IA et la trajectoire de trésorerie après l’IPO. Ils surveilleront aussi les périodes de libération d’actions, car toute pression de vente supplémentaire pourrait peser sur un titre dont le flottant reste limité.
Le paradoxe est donc le suivant : SpaceX peut être simultanément une entreprise exceptionnelle et une action trop chère. Les marchés ne remettent pas nécessairement en cause la compétence technique de SpaceX. Ils demandent si cette compétence peut produire, assez vite, les flux de trésorerie qui justifient une valorisation de méga-cap technologique.
La vraie épreuve : convertir la mythologie en cadence
Flight 13 n’est pas seulement un essai de fusée. C’est un test narratif. Le marché a acheté une vision dans laquelle SpaceX industrialise l’espace, densifie Internet depuis l’orbite, transporte des charges colossales et ouvre éventuellement la route de Mars. La chute sous le seuil de l’IPO rappelle que cette vision doit maintenant se convertir en cadence, en marges et en exécution réglementaire.
Si Starship déploie correctement ses premiers Starlink V3, même sur une trajectoire suborbitale, SpaceX aura livré une preuve partielle mais importante : le couple Starship-Starlink avance. Si le vol échoue, l’entreprise pourra toujours apprendre — c’est sa culture. Mais la Bourse, elle, apprend plus vite et pardonne moins longtemps.
La question n’est donc pas de savoir si SpaceX reste ambitieuse. Elle l’est. La question est de savoir si, devenue société publique, elle peut continuer à demander aux investisseurs de valoriser l’impossible avant de l’avoir rendu routinier.