Un échange qui dépasse la courtoisie diplomatique
Le 29 mai 2026, Mark Carney a parlé d’intelligence artificielle avec le pape Léon XIV. La nuance est importante : d’après Vatican News et La Presse Canadienne, il ne s’agissait pas d’une nouvelle audience physique au Vatican, mais d’un entretien téléphonique tenu à l’occasion de la publication de l’encyclique Magnifica Humanitas. Les deux hommes s’étaient déjà rencontrés au Vatican le 18 mai 2025, à la fin de la messe inaugurale du pontificat de Léon XIV.
Selon La Presse, qui reprend la nouvelle de La Presse Canadienne, le premier ministre canadien a affirmé au pape que le Canada souhaitait jouer un rôle de premier plan à l’international en matière d’intelligence artificielle responsable. Le même angle est repris par CityNews et d’autres diffuseurs du fil de La Presse Canadienne : le bureau du premier ministre évoque un impératif, celui de faire en sorte que l’IA serve l’humanité, à commencer par la protection des personnes.
Du côté du Saint-Siège, Vatican News rapporte que l’échange a porté sur le développement de l’intelligence artificielle dans une perspective éthique et centrée sur l’être humain. Les deux dirigeants ont aussi abordé des enjeux internationaux, dont la paix au Moyen-Orient et en Ukraine. Autrement dit, l’IA n’a pas été traitée comme un simple dossier industriel, mais comme un objet de gouvernance mondiale, au même titre que la guerre, la sécurité et la dignité humaine.
Le Vatican, nouvel acteur moral de la géopolitique technologique
Ce dialogue survient à un moment soigneusement chargé de symboles. Le 25 mai 2026, Léon XIV a présenté Magnifica Humanitas, sa première encyclique, consacrée à la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA. Le Bureau de presse du Saint-Siège précise que le texte a été signé le 15 mai 2026, soit 135 ans après Rerum Novarum, l’encyclique de Léon XIII sur la question ouvrière et la révolution industrielle.
Le parallèle est limpide : Léon XIII avait voulu offrir une doctrine sociale face aux bouleversements du capitalisme industriel; Léon XIV tente d’inscrire l’intelligence artificielle dans une nouvelle grammaire morale, où les enjeux ne sont plus seulement la productivité, mais la vérité, la guerre, le travail, les inégalités, la concentration du pouvoir et la responsabilité humaine.
Vatican News a aussi signalé, quelques jours avant l’encyclique, la création d’une commission interdicastérielle consacrée à l’intelligence artificielle. Cela signifie que le Saint-Siège ne se limite pas à un discours ponctuel : il institutionnalise sa réflexion sur l’IA, en mobilisant plusieurs organes de la Curie, de la doctrine de la foi à la communication, en passant par l’Académie pontificale pour la vie.
Le Vatican n’a évidemment ni supercalculateurs, ni modèles de fondation, ni capacité réglementaire comparable à celle de l’Union européenne. Sa force est ailleurs : dans sa capacité à transformer une controverse technique en question anthropologique. Lorsque Léon XIV affirme, selon le Dicastère pour le Service du développement humain intégral, que l’IA doit être « désarmée » lorsqu’elle devient instrument de domination, d’exclusion ou de mort, il impose un vocabulaire moral que les gouvernements et les entreprises ne peuvent pas facilement ignorer.
Pourquoi Carney cherche cette légitimité
Pour Mark Carney, l’intérêt politique est évident. Le Canada possède une longue histoire en IA : la stratégie pancanadienne lancée en 2017, les pôles de Montréal, Toronto et Edmonton, les chercheurs associés à l’apprentissage profond, puis plus récemment l’Institut canadien de la sécurité de l’IA. Mais cette avance scientifique ne suffit plus. Dans l’ère des modèles génératifs, l’enjeu n’est pas seulement d’avoir de bons laboratoires; il faut aussi définir une doctrine nationale crédible.
Or Ottawa est à un moment charnière. Selon CityNews et La Presse Canadienne, Carney a indiqué que la stratégie nationale d’IA, longtemps attendue, devait être dévoilée la semaine suivante. Cette stratégie arrive après des années de débats sur la réglementation, la protection de la vie privée, l’adoption par les entreprises, l’accès à la puissance de calcul et la souveraineté technologique.
Le gouvernement canadien veut concilier deux récits parfois contradictoires. Le premier est économique : l’IA doit accélérer la productivité, moderniser l’État, aider les PME, attirer les investissements et renforcer la compétitivité du pays. Le second est normatif : l’IA doit être sûre, responsable, transparente, respectueuse des droits fondamentaux et utile au bien commun.
En parlant au pape, Carney tente de réunir ces deux récits. Il ne s’adresse pas seulement au chef spirituel de plus d’un milliard de catholiques; il s’adresse à une autorité transnationale capable de donner une profondeur morale à un agenda technologique national. Pour un pays de puissance moyenne comme le Canada, c’est une manière de se distinguer entre trois pôles : les États-Unis, plus dominés par les géants privés de l’IA; l’Union européenne, qui impose le cadre juridique le plus structuré avec l’AI Act; et la Chine, qui conçoit l’IA comme un instrument de puissance étatique et de contrôle stratégique.
Un positionnement canadien entre G7, droits humains et souveraineté
Le Canada cherche déjà à occuper un espace diplomatique dans la gouvernance de l’IA. La déclaration du G7 sur l’IA pour la prospérité, publiée sous présidence canadienne en 2025, met l’accent sur une IA sûre, responsable et digne de confiance, sur l’adoption par le secteur public, les PME, le travail, l’énergie et les partenariats avec les pays émergents. Ce vocabulaire rejoint celui de l’OCDE, dont les principes sur l’IA promeuvent une approche centrée sur l’humain, fondée sur les droits et les valeurs démocratiques.
L’UNESCO, de son côté, a adopté en 2021 une recommandation mondiale sur l’éthique de l’IA, applicable à ses États membres, centrée sur la dignité humaine, la transparence, l’équité et la supervision humaine. L’Union européenne a franchi une étape plus contraignante avec l’AI Act, entré en vigueur en 2024, qui classe les systèmes selon les risques. Dans ce paysage, le Canada ne peut pas simplement répéter qu’il est « responsable » : il doit montrer ce que cela signifie dans la loi, les marchés publics, la défense, la santé, l’éducation et le travail.
C’est ici que l’appel au Vatican devient politiquement utile, mais aussi risqué. Utile, parce qu’il donne à la stratégie canadienne une dimension plus large que la croissance du PIB. Risqué, parce que le discours moral crée des attentes. Si la future stratégie se résume à subventionner l’adoption de l’IA sans règles robustes sur les usages à haut risque, la surveillance, les biais, la désinformation, les droits des travailleurs et la responsabilité des fournisseurs, l’échange avec Léon XIV apparaîtra comme une opération de communication.
La portée symbolique : l’IA comme diplomatie des valeurs
L’un des aspects les plus intéressants de cet épisode est la transformation de l’IA en terrain de diplomatie morale. Pendant longtemps, la politique technologique s’est jouée dans les ministères de l’innovation, les laboratoires universitaires et les conseils d’administration. Elle migre désormais vers les enceintes religieuses, les forums multilatéraux, les sommets de sécurité et les débats sur la paix.
Le Vatican a déjà préparé ce terrain avec le Rome Call for AI Ethics, lancé en 2020 autour de principes comme la transparence, l’inclusion, la responsabilité, l’impartialité, la fiabilité et la sécurité. Avec Magnifica Humanitas, Léon XIV va plus loin : il ne demande pas seulement une IA « éthique » au sens vague du terme, il conteste la logique de pouvoir qui peut transformer les systèmes algorithmiques en infrastructures de domination.
Pour le Canada, s’associer à ce langage permet de projeter une image de médiateur : un pays qui ne possède pas les plus grandes plateformes, mais qui peut contribuer à définir les règles du jeu. C’est une stratégie classique de puissance moyenne : compenser une puissance industrielle limitée par une capacité de coalition, de norme et de crédibilité institutionnelle.
Ce qu’il faudra surveiller
La suite se jouera moins dans les communiqués que dans les arbitrages. La stratégie canadienne devra répondre à plusieurs questions concrètes. Le gouvernement imposera-t-il des obligations contraignantes aux systèmes à haut risque? Comment encadrera-t-il l’usage de l’IA dans l’administration publique? Quelle place donnera-t-il à l’Institut canadien de la sécurité de l’IA? Comment protégera-t-il les travailleurs exposés à l’automatisation? Et jusqu’où Ottawa acceptera-t-il de réglementer les grands fournisseurs technologiques, souvent étrangers, dont dépend l’écosystème canadien?
L’échange entre Carney et Léon XIV ne change pas à lui seul la trajectoire de l’IA au Canada. Mais il révèle une intuition stratégique : dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, la légitimité ne viendra pas uniquement de la performance des modèles ou de la taille des centres de données. Elle viendra aussi de la capacité à répondre à une question plus simple et plus redoutable : au service de qui cette technologie est-elle déployée?
En ce sens, le Vatican est un interlocuteur inattendu, mais pas anecdotique. Carney cherche à inscrire le Canada dans une coalition des États et institutions qui veulent parler d’IA en termes de dignité, de paix et de bien commun. Reste à voir si cette ambition morale survivra au contact des lobbys industriels, des impératifs militaires et de la concurrence économique.