Figure AI passe du robot de démonstration au robot d’entrepôt
Robotique

Figure AI passe du robot de démonstration au robot d’entrepôt

Le fait marquant : Figure AI veut sortir l’humanoïde du laboratoire

Figure AI affirme avoir franchi une étape que tout le secteur des robots humanoïdes attendait : passer d’une poignée de prototypes spectaculaires à une cadence manufacturière répétable. Selon Robotics & Automation News, qui relaie deux développements distincts, l’entreprise californienne a d’un côté accéléré la production de son Figure 03 et, de l’autre, signé un accord commercial avec Catalyst Brands pour déployer ses humanoïdes dans des opérations logistiques.

Le cœur de l’annonce vient toutefois de Figure elle-même, ce qui impose une lecture prudente. L’entreprise indique que son usine BotQ est passée d’un rythme d’un robot Figure 03 par jour à un robot par heure, soit une amélioration de débit de 24 fois en moins de 120 jours. Elle dit avoir produit plus de 350 robots de troisième génération, plus de 9 000 actionneurs répartis sur plus de 10 variantes, et mis en place plus de 150 postes de travail connectés par un logiciel manufacturier interne.

En parallèle, Figure annonce un accord avec Catalyst Brands, groupe qui réunit notamment JCPenney, Aéropostale, Brooks Brothers, Eddie Bauer, Lucky Brand et Nautica. Le déploiement doit commencer au centre logistique de Catalyst à Reno, au Nevada, avec l’objectif d’automatiser des tâches physiques et répétitives de chaîne d’approvisionnement. Robotics & Automation News présente ce partenariat comme un signal de commercialisation plus large des humanoïdes dans les entrepôts.

Pourquoi Catalyst Brands est un terrain d’essai intéressant

Catalyst Brands n’est pas un petit laboratoire d’innovation isolé. Le groupe est né en janvier 2025 du rapprochement de JCPenney et de SPARC Group. Selon le communiqué de Catalyst Brands, l’ensemble revendiquait à sa création plus de 9 milliards de dollars de revenus, 1 800 magasins, 60 000 employés et un milliard de dollars de liquidités. C’est donc un environnement de distribution multi-marques, avec des flux logistiques réels, des contraintes de saisonnalité, d’inventaire, de coûts et de main-d’œuvre.

C’est précisément là que l’humanoïde devient intéressant. Dans un entrepôt déjà pensé pour les humains, un robot bipède avec bras et mains promet de s’insérer dans des postes existants sans reconstruire toute l’infrastructure autour de convoyeurs, de cellules robotisées fixes ou de robots mobiles spécialisés. C’est l’argument classique de Figure : le monde physique a été conçu autour du corps humain, donc un robot de forme humaine pourrait être plus flexible qu’une machine optimisée pour une seule tâche.

Mais c’est aussi là que le discours marketing rencontre la réalité. Un centre logistique ne pardonne pas les temps d’arrêt. Un robot qui réussit une démonstration vidéo n’est pas forcément un actif productif s’il exige une surveillance constante, s’il ralentit les flux, s’il provoque des interruptions de sécurité ou s’il nécessite une équipe de techniciens sur place. L’accord avec Catalyst Brands vaut donc moins comme trophée commercial que comme test de robustesse opérationnelle.

De BMW à Reno : l’historique d’une montée en crédibilité

Figure AI n’arrive pas sans références. En 2024, BMW Group a confirmé avoir testé le Figure 02 dans son usine de Spartanburg, en Caroline du Sud, pour manipuler des pièces de tôle dans un environnement de production réel. BMW précisait alors que ces essais servaient à comprendre comment intégrer des robots polyvalents dans des systèmes de production existants, notamment sur les questions de communication avec les systèmes industriels, d’ergonomie et de sécurité.

Cette étape automobile a donné à Figure une première légitimité industrielle. Mais l’automobile est un univers relativement structuré : standards qualité élevés, processus documentés, zones de travail contrôlées. La logistique de détail, elle, ajoute d’autres difficultés : variabilité des colis, pics de volume, diversité des formats, cadence, coordination avec travailleurs humains et autres systèmes automatisés.

Le contexte concurrentiel est aussi plus dense. Agility Robotics a déjà signé avec GXO Logistics un accord pluriannuel pour déployer son robot Digit dans des opérations logistiques, avec un modèle Robots-as-a-Service. Boston Dynamics, appuyé par Hyundai, pousse également Atlas vers des applications industrielles. Autrement dit, Figure n’est pas seule à vouloir transformer l’humanoïde en outil productif ; elle tente de se distinguer par une accélération simultanée de l’IA, de la production et des déploiements clients.

La vraie nouveauté : industrialiser le robot, pas seulement l’entraîner

Depuis plusieurs années, le public a surtout vu des vidéos : robots qui marchent, plient du linge, transportent des boîtes ou conversent avec un humain. Ces démonstrations sont utiles, mais elles ne prouvent ni la répétabilité, ni le coût, ni la maintenabilité. L’annonce de BotQ change donc le centre de gravité du débat.

Figure affirme avoir mis en place plus de 50 points d’inspection en cours de fabrication, plus de 80 tests fonctionnels en fin de ligne, des sessions de rodage avec squats, jogging et mouvements répétés, ainsi qu’un rendement de premier passage supérieur à 80 % pour les robots complets. Elle annonce aussi un rendement de 99,3 % sur la ligne de batteries et plus de 500 blocs batteries expédiés.

Ces chiffres restent autodéclarés. Ils ne remplacent pas un audit industriel indépendant. Mais ils indiquent les métriques qui comptent désormais : rendement de production, qualité fournisseur, taux de panne, diagnostic, mises à jour à distance, gestion de flotte, service terrain. En robotique humanoïde, la maturité ne se mesure plus seulement à la fluidité d’une marche ou à la dextérité d’une main. Elle se mesure à la capacité de produire des machines identiques, réparables, traçables et capables de fonctionner des milliers d’heures.

Helix et la boucle des données : l’effet de flotte

Figure lie directement sa montée en production à son modèle d’IA Helix, décrit comme un système vision-langage-action pour contrôler des humanoïdes. L’idée est simple : plus il y a de robots, plus il y a de données terrain ; plus il y a de données, plus les modèles peuvent être améliorés ; plus les modèles progressent, plus les cas d’usage s’élargissent.

Cette logique rappelle la voiture autonome, mais avec un obstacle supplémentaire : le monde manipulé. Un véhicule autonome doit percevoir et décider dans un espace routier très varié, mais il n’a pas à saisir un colis mou, ouvrir un contenant, ajuster sa prise ou travailler à côté d’un employé qui change spontanément de trajectoire. Les robots humanoïdes doivent apprendre à combiner locomotion, équilibre, manipulation fine, perception 3D, langage et planification.

Figure affirme également progresser sur le contrôle corporel conditionné par la perception, avec des politiques entraînées en simulation puis transférées vers le robot réel. Si cette approche tient à grande échelle, elle pourrait réduire le coût d’apprentissage de nouveaux comportements. Mais le fameux écart simulation-réalité demeure l’un des verrous majeurs de la robotique : les matériaux, l’éclairage, l’usure, les erreurs humaines et les imprévus d’un entrepôt ne se simulent jamais parfaitement.

Les verrous : fiabilité, coût et supervision humaine

Le premier verrou est la fiabilité terrain. Un robot d’entrepôt doit fonctionner non pas pendant une vidéo, mais pendant des quarts complets, avec des incidents rares et prévisibles. Les entreprises clientes regarderont le coût total : robot, logiciel, supervision, maintenance, pièces, assurance, formation, intégration et arrêts de production.

Le deuxième verrou est le coût unitaire. Goldman Sachs estime que le marché mondial des humanoïdes pourrait atteindre 38 milliards de dollars en 2035, tandis que Morgan Stanley évoque des scénarios beaucoup plus vastes à l’horizon 2050. Ces projections sont utiles pour comprendre l’appétit financier, mais elles restent hautement spéculatives. Pour un détaillant, la question est beaucoup plus concrète : un humanoïde coûte-t-il moins cher, sur trois à cinq ans, qu’un mélange de travailleurs, robots mobiles, convoyeurs et systèmes spécialisés ?

Le troisième verrou est la supervision humaine. Figure parle d’autonomie, mais l’industrie devra clarifier le niveau réel d’intervention : téléopération occasionnelle, assistance en cas d’échec, validation humaine de certaines actions, personnel de sécurité, techniciens sur site. Un robot qui accomplit 80 % d’une tâche mais mobilise un opérateur pour les 20 % restants peut être utile ; il n’est pas pour autant une substitution simple à la main-d’œuvre.

Ce que cela annonce pour la robotique

Le signal le plus important est peut-être culturel : l’humanoïde entre dans sa phase de comptes d’exploitation. Les vidéos virales continueront, mais les acheteurs demanderont des indicateurs froids : cadence, disponibilité, incidents, retour sur investissement, nombre d’interventions humaines, coûts de maintenance et sécurité.

Pour Figure AI, le partenariat Catalyst Brands est donc une vitrine à double tranchant. S’il réussit, il peut prouver que la forme humanoïde a une place dans la logistique réelle, au-delà des prototypes chorégraphiés. S’il échoue ou reste marginal, il rappellera que l’automatisation d’entrepôt favorise souvent les machines spécialisées, moins élégantes mais plus rentables.

La maturité industrielle des humanoïdes ne se jouera pas sur leur capacité à ressembler à des humains. Elle se jouera sur leur capacité à devenir des actifs fiables, mesurables et économiquement défendables. Avec BotQ et Catalyst Brands, Figure AI affirme avoir trouvé le chemin. Il reste maintenant à prouver que ce chemin peut résister à la poussière, aux colis, aux délais et aux bilans financiers.

Sources d'actualité

Références complémentaires