Deux signaux, une même contradiction
Microsoft veut être l’entreprise qui impose l’IA comme nouvelle couche naturelle de l’informatique. Mais deux nouvelles récentes racontent une histoire moins linéaire : à l’intérieur, l’entreprise réduit l’usage de Claude Code, un outil d’Anthropic apprécié par ses propres équipes; à l’extérieur, elle remet Copilot en avant dans Windows 11 avec une barre latérale qui occupe de nouveau l’espace de travail.
À première vue, les deux décisions semblent opposées. D’un côté, Microsoft freine un outil d’IA trop utilisé par ses développeurs. De l’autre, elle pousse encore son assistant maison auprès des utilisateurs Windows. En réalité, elles révèlent la même tension stratégique : Microsoft veut contrôler l’IA sur ses plateformes, mais peine encore à maîtriser à la fois ses coûts, son expérience utilisateur et son adoption réelle.
Claude Code : le succès qui coûte trop cher
Selon The Verge, Microsoft prévoit de retirer la plupart des licences Claude Code utilisées par sa division Experiences + Devices, qui regroupe notamment Windows, Microsoft 365, Outlook, Teams et Surface. Les équipes concernées seraient encouragées à migrer vers GitHub Copilot CLI d’ici le 30 juin 2026, date qui correspond aussi à la fin de l’exercice fiscal de Microsoft.
01net et Clubic ont repris et contextualisé cette information en français : le problème ne serait pas que Claude Code déçoive. Au contraire, l’outil aurait été largement adopté depuis son ouverture à des milliers d’employés à partir de décembre 2025. Microsoft avait alors voulu tester des agents de programmation en conditions réelles, y compris auprès de profils moins techniques comme des chefs de projet ou des designers.
Le nœud du problème est économique. Claude Code fonctionne comme un agent : il lit des bases de code, planifie, modifie, exécute, vérifie, puis recommence. Chaque cycle consomme des jetons. Contrairement à un logiciel classique vendu par siège, l’agent peut transformer une expérimentation interne en facture variable et difficile à prévoir. Anthropic explique d’ailleurs dans sa documentation que Claude Code se facture selon la consommation de jetons API pour certains usages, et recommande de suivre les coûts, de gérer les limites de dépenses et de surveiller l’usage par équipe.
Cette réalité est importante : l’IA agentique ne coûte pas seulement quand elle répond. Elle coûte quand elle cherche, raisonne, réessaie et maintient du contexte. Une étude récente publiée sur arXiv, consacrée à la consommation de jetons dans les tâches de codage agentique, va dans le même sens : ces tâches peuvent consommer des volumes très supérieurs aux simples conversations de code, avec une variabilité élevée et un coût difficile à prédire.
Le paradoxe Microsoft-Anthropic
La décision est d’autant plus révélatrice que Microsoft n’est pas en rupture avec Anthropic. En novembre 2025, Microsoft, NVIDIA et Anthropic ont annoncé un partenariat stratégique. Microsoft Foundry donne accès à des modèles Claude, tandis qu’Anthropic s’est engagée à acheter une capacité de calcul importante sur Azure. Microsoft a aussi indiqué que Claude resterait disponible dans certains produits et scénarios Copilot.
Autrement dit, Microsoft veut vendre Claude à ses clients Azure, mais ne veut pas nécessairement payer Claude Code à grande échelle pour ses propres ingénieurs lorsque l’usage explose. C’est moins une contradiction commerciale qu’une leçon de marge : l’IA est une excellente histoire de plateforme quand Microsoft contrôle l’infrastructure, la distribution, la facturation et les données d’usage. Elle devient plus délicate quand la valeur opérationnelle fuit vers un fournisseur externe.
D’où le recentrage sur GitHub Copilot CLI. GitHub a annoncé que Copilot CLI est généralement disponible pour les abonnés Copilot depuis février 2026, avec des modèles provenant notamment d’Anthropic, OpenAI et Google. Mais l’enjeu n’est pas seulement fonctionnel. En ramenant ses ingénieurs vers Copilot CLI, Microsoft garde la main sur le produit, les dépôts, les politiques de sécurité, les flux internes et l’optimisation des coûts.
Le calendrier renforce cette lecture. GitHub a aussi annoncé le passage de Copilot à une facturation fondée sur l’usage à compter du 1er juin 2026, avec des crédits d’IA remplaçant les anciennes unités de requêtes premium. Même chez Microsoft, le modèle économique de l’IA de code se rapproche donc de la consommation mesurée. L’ère de l’abonnement IA illimité touche à ses limites.
Copilot dans Windows 11 : moins de bruit, vraiment ?
Pendant que Microsoft réduit Claude Code en interne, l’entreprise continue de chercher la bonne forme pour Copilot dans Windows 11. TechRadar rapporte que Copilot revient vers une interface de barre latérale, proche de son design original, avec des options d’ancrage à gauche ou à droite de l’écran. Windows Latest, qui a testé cette nouvelle interface, indique que l’assistant peut pousser les fenêtres existantes pour libérer de l’espace, un comportement qui rappelle la première intégration de Copilot dans Windows.
TechSpot note que l’option peut être utile pour les utilisateurs intensifs, mais qu’elle rogne l’espace disponible, surtout sur les portables classiques. Pour l’instant, selon ces observations, Copilot s’ouvre encore par défaut comme une fenêtre flottante, et la barre latérale semble liée à un déploiement progressif. Mais le symbole est fort : Microsoft revient à une présence plus visible de Copilot quelques semaines seulement après avoir promis de réduire les points d’entrée jugés inutiles.
Le 20 mars 2026, Pavan Davuluri, responsable Windows + Devices, écrivait sur le Windows Insider Blog que Microsoft voulait être plus intentionnel dans l’intégration de Copilot, en privilégiant les expériences réellement utiles et bien conçues. Le même billet promettait de réduire les points d’entrée Copilot inutiles dans des applications comme Snipping Tool, Photos, Widgets et Notepad.
Ce n’était pas un retrait de l’IA. C’était une opération de reconditionnement. La documentation Microsoft indique toujours que l’application Copilot est installée par défaut sur les nouveaux PC Windows 11, accessible depuis la barre des tâches ou le menu Démarrer. Elle prend en charge des fonctions comme le raccourci clavier, la recherche de fichiers, Copilot Vision, la capture d’écran, l’aide aux paramètres Windows et l’affichage de contenu web dans un panneau latéral.
L’adoption ne se décrète pas
La différence entre Claude Code et Copilot est brutale. Claude Code semble avoir été adopté parce qu’il apportait une valeur immédiate aux équipes techniques. Copilot, lui, est souvent perçu comme quelque chose que Microsoft tente d’installer dans le champ de vision des utilisateurs jusqu’à ce qu’ils s’y habituent.
C’est le cœur du problème. Dans le développement logiciel, l’IA est jugée sur sa capacité à faire gagner du temps à des utilisateurs exigeants, capables de comparer plusieurs outils. Dans Windows, l’IA est exposée à un public beaucoup plus large, qui n’a pas forcément demandé une présence permanente de Copilot dans son système d’exploitation. L’outil peut être puissant, mais sa valeur perçue diminue s’il prend la forme d’un rappel constant.
Microsoft sait pourtant que la confiance est fragile. Le même billet du Windows Insider Blog insistait sur la performance, la fiabilité, la réduction des distractions et le contrôle utilisateur. Mais remettre Copilot en barre latérale crée un décalage entre le discours de sobriété et la pratique de distribution.
Sécurité : l’autre coût de l’IA intégrée
Un autre article de TechRadar, portant sur l’alerte du FBI concernant Kali365, rappelle que l’écosystème Microsoft 365 est aussi une cible de choix. L’Internet Crime Complaint Center du FBI décrit Kali365 comme une plateforme de phishing-as-a-service apparue en avril 2026, distribuée notamment via Telegram, capable de voler des jetons OAuth Microsoft 365 et de contourner l’authentification multifactorielle. Le FBI souligne aussi que l’outil donne accès à des leurres de phishing générés par IA.
Ce point ne concerne pas directement Copilot ni Claude Code, mais il éclaire le contexte : plus Microsoft fait de Microsoft 365, Windows, Graph, Copilot et Entra des couches interconnectées, plus le contrôle des identités, des permissions et des jetons devient critique. L’IA intégrée n’est pas seulement une question d’interface ou de productivité. C’est aussi une extension de la surface d’attaque.
Ce que cela annonce
Ces deux mouvements dessinent trois tendances.
Premièrement, les agents de code vont entrer dans une phase de discipline budgétaire. Les entreprises ne se contenteront plus de compter les sièges; elles mesureront les jetons, le contexte, les boucles d’essai et le coût par tâche réellement livrée.
Deuxièmement, Microsoft va favoriser les outils qu’elle contrôle, même si les meilleurs résultats ponctuels viennent d’un partenaire. Claude peut rester disponible dans Foundry, Microsoft 365 Copilot ou Copilot CLI, mais l’expérience centrale devra passer par les canaux Microsoft.
Troisièmement, Windows 11 restera un champ d’expérimentation pour l’IA grand public. Microsoft reculera parfois sur la marque Copilot, renommera certaines fonctions, donnera plus de réglages, mais ne renoncera pas à l’idée d’un système d’exploitation agentique.
La contradiction n’est donc pas un accident. Elle est la stratégie. Microsoft veut que l’IA soit partout, mais pas à n’importe quel prix, pas sous n’importe quelle marque, et surtout pas hors de son contrôle. Claude Code était trop bon et trop utilisé. Copilot est trop présent et pas toujours désiré. Entre les deux, Microsoft découvre que la course à l’IA ne se gagne pas seulement avec des modèles puissants : elle se gagne avec une économie soutenable et une adoption que les utilisateurs acceptent réellement.