Ce qui vient d’être annoncé
Anker, via sa marque audio Soundcore, a lancé les Liberty 5 Pro et Liberty 5 Pro Max, deux paires d’écouteurs sans fil qui inaugurent sa puce d’intelligence artificielle Thus. Selon The Verge et Engadget, ces modèles utilisent cette puce pour améliorer la réduction de bruit, isoler la voix lors des appels, accélérer les commandes vocales et, dans le cas des Liberty 5 Pro Max, alimenter une fonction de prise de notes IA associée à l’étui de recharge.
Les caractéristiques mises en avant sont ambitieuses : huit microphones, deux capteurs de conduction osseuse, une matrice de dix capteurs pour mieux distinguer la voix de l’utilisateur du bruit ambiant, une réduction de bruit active Adaptive ANC 4.0, un traitement annoncé à 384 000 analyses sonores par seconde et une autonomie de 6,5 heures avec réduction de bruit activée, jusqu’à 28 heures avec l’étui. Les prix annoncés par The Verge et Engadget sont de 169,99 $ US pour les Liberty 5 Pro et 229,99 $ US pour les Liberty 5 Pro Max.
La différence la plus visible se trouve dans l’étui. Le Liberty 5 Pro conserve un petit écran tactile, alors que le Pro Max ajoute un écran AMOLED de 1,78 pouce et une fonction d’enregistrement de réunions. L’audio est ensuite transmis à l’application Soundcore, qui peut produire transcription, identification des intervenants et tâches à suivre. C’est ici que le produit cesse d’être un simple accessoire audio et devient un petit outil de productivité ambiant.
Pourquoi la puce Thus compte
Le cœur du discours d’Anker repose sur l’architecture compute-in-memory, ou CIM. Soundcore présente Thus comme une puce audio IA à réseau neuronal capable d’exécuter des modèles directement en mémoire, plutôt que de déplacer constamment les données entre mémoire et processeur. Cette promesse n’est pas anodine : dans les architectures classiques, le déplacement des données est souvent plus coûteux que le calcul lui-même, surtout dans un objet minuscule alimenté par une batterie de quelques dizaines de milliampères-heures.
La littérature scientifique va dans le même sens. Une revue publiée dans Nature Nanotechnology rappelle que les systèmes de type von Neumann séparent mémoire et calcul, et que ce va-et-vient devient un goulot d’étranglement en temps et en énergie pour les applications centrées sur les données, notamment l’IA. En théorie, le calcul en mémoire est donc particulièrement adapté aux écouteurs, montres, lunettes connectées et capteurs portables.
Mais il faut distinguer trois niveaux. Premier niveau : le principe technique du CIM est crédible et documenté. Deuxième niveau : Anker affirme l’avoir miniaturisé dans une puce audio destinée au grand public. Troisième niveau : les bénéfices perçus par l’utilisateur — meilleure voix, meilleure ANC, meilleure autonomie — doivent encore être mesurés par des tests indépendants et reproductibles. Le saut entre les deux derniers niveaux est précisément là où le marketing peut s’infiltrer.
Une vraie différenciation, mais ciblée
La réduction de bruit active est devenue un argument banal. Sony, Bose, Apple, Samsung, Huawei et Anker savent déjà filtrer les bruits réguliers comme moteurs, ventilation ou train. Le problème plus difficile, c’est la voix humaine, les cafés, le vent, les rues irrégulières et les appels en mouvement. C’est aussi le terrain où l’IA locale peut apporter une différence réelle, car elle peut fusionner plusieurs signaux : microphones externes, microphone interne, conduction osseuse, historique du bruit et modèle vocal.
Dans ce contexte, Thus n’est pas qu’un autocollant IA si la puce permet effectivement d’utiliser des modèles plus grands ou plus spécialisés sans vider la batterie. Les capteurs de conduction osseuse, déjà vus dans certains produits audio haut de gamme, donnent un signal physique de la voix de l’utilisateur. Combinés aux microphones, ils peuvent aider l’algorithme à décider ce qui doit rester et ce qui doit disparaître.
La prise de notes IA du Pro Max est plus ambiguë. Elle est utile pour les réunions, entrevues ou cours, mais elle dépend moins de la puce dans l’écouteur que de l’écosystème logiciel : transcription, résumé, stockage, confidentialité et abonnements éventuels. Soundcore vend déjà un enregistreur vocal IA, ce qui montre que cette fonction est aussi une stratégie de gamme. L’étui devient un cheval de Troie pour étendre les écouteurs vers le marché des assistants de réunion.
Comparaison avec Qualcomm : plateforme ouverte contre puce de marque
Qualcomm aborde les écouteurs par l’autre bout. Ses plateformes Snapdragon S7 et S7 Pro sont conçues comme des systèmes audio complets pour les fabricants : Bluetooth, DSP, IA embarquée, ANC, audio spatial, capteurs et, sur le S7 Pro, connectivité Wi-Fi à basse consommation via XPAN. Qualcomm promet jusqu’à 100 fois plus de puissance de calcul IA que la génération S5 Gen 2, mais son modèle est celui d’un fournisseur de briques technologiques pour de multiples marques.
Anker, lui, raconte une histoire plus verticale : une puce nommée, une marque Soundcore, des fonctions identifiables, un bénéfice utilisateur simple. Cela ressemble moins à une plateforme universelle qu’à un coprocesseur IA spécialisé dans certaines tâches audio, même si les écouteurs continuent évidemment d’avoir besoin d’un contrôleur Bluetooth, de codecs, de gestion d’alimentation et de DSP classiques.
La différence est stratégique. Qualcomm veut convaincre l’industrie. Anker veut convaincre le consommateur que ses écouteurs ont un cerveau distinctif. C’est plus risqué, car la marque prend directement la responsabilité de la promesse. Mais c’est aussi plus puissant commercialement : Apple a montré depuis longtemps qu’un nom de puce peut devenir un argument produit.
Comparaison avec Apple : l’intégration comme avantage défensif
Apple a introduit la puce H2 dans les AirPods Pro de deuxième génération en 2022. Dans son communiqué, Apple liait déjà cette puce à une meilleure réduction de bruit, au mode Transparence adaptatif, à l’audio spatial personnalisé et au traitement embarqué. Apple ne vend pas seulement une puce : elle vend une continuité entre silicium, microphones, acoustique, iPhone, iOS, Siri et services.
C’est là que l’approche d’Anker se heurte à une limite. Les Liberty 5 Pro peuvent être plus agressifs sur le prix et plus audacieux sur certaines fonctions, comme l’écran d’étui ou la transcription. Mais Apple bénéficie d’un contrôle profond du système d’exploitation, des API, des appels FaceTime, de l’appareil photo, de la localisation et de la synchronisation entre appareils. Dans les audio wearables, le silicium compte, mais l’écosystème décide souvent de l’usage quotidien.
Anker peut toutefois gagner sur un autre terrain : l’indépendance multiplateforme. Les Liberty 5 Pro prennent en charge Apple Find My et Google Fast Pair, selon Engadget, ce qui vise autant les utilisateurs iPhone qu’Android. Là où Apple optimise d’abord pour son jardin fermé, Anker peut devenir l’option IA audio transversale.
Edge AI : la miniaturisation arrive par les cas d’usage simples
Les écouteurs sont un laboratoire idéal pour l’IA de périphérie. Ils sont toujours portés, proches de la voix, dotés de plusieurs micros, très contraints en énergie et utilisés dans des environnements variables. Mais ils ne peuvent pas faire tourner de grands modèles généralistes. L’avenir immédiat n’est donc pas un ChatGPT complet dans l’oreille : ce sont des modèles spécialisés, petits, rapides et dédiés à des tâches précises.
C’est probablement la leçon la plus importante de Thus. L’IA edge ne progresse pas seulement en miniaturisant les grands modèles ; elle progresse en choisissant les bons problèmes. Isoler une voix, réduire un bruit, reconnaître vingt commandes, améliorer un signal compressé ou déclencher une transcription sont des tâches limitées, mais commercialement compréhensibles.
La prudence reste nécessaire. Les chiffres comme 150 fois plus de puissance IA, 100 % d’ANC en plus ou 65 % de qualité Bluetooth restaurée viennent surtout d’Anker ou de documents liés à Soundcore. Ce sont des affirmations de fabricant, pas des validations indépendantes. Les tests devront mesurer la qualité d’appel dans des scénarios bruyants, la latence des commandes vocales, l’efficacité réelle de l’ANC sur les voix humaines et l’impact sur l’autonomie.
Verdict : pas seulement du marketing, mais pas encore une révolution
Les Soundcore Liberty 5 Pro ne prouvent pas à eux seuls que les écouteurs grand public entrent dans une nouvelle ère de l’IA. Ils montrent plutôt que la bataille se déplace : après les codecs, les drivers et l’ANC, la différenciation passe désormais par le silicium spécialisé et les fonctions locales.
Thus semble être une vraie tentative de différenciation technique, surtout si l’architecture compute-in-memory permet réellement de faire tourner des modèles audio plus complexes dans une enveloppe énergétique d’écouteurs. Mais l’étiquette IA reste à manier avec scepticisme : une puce dédiée n’a de valeur que si l’expérience est objectivement meilleure.
Pour Anker, le pari est clair. La marque ne veut plus seulement être l’alternative moins chère aux AirPods ou aux modèles Sony et Bose. Elle veut montrer qu’un fabricant d’accessoires peut développer son propre silicium, intégrer l’IA edge dans des objets minuscules et créer de nouveaux usages autour de l’audio. Si les tests confirment la qualité d’appel et l’ANC, Thus pourrait devenir un vrai marqueur de génération. Sinon, ce sera surtout un bon exemple de la manière dont l’industrie rebaptise en IA des progrès incrémentaux déjà en cours.