Un mégadeal électrique au cœur de la course à l’IA
NextEra Energy a annoncé le 18 mai 2026 son intention de racheter Dominion Energy dans une transaction entièrement en actions évaluée à environ 66,8 milliards de dollars américains. Si l’opération obtient les autorisations nécessaires, elle donnera naissance au plus grand service public d’électricité régulé au monde par capitalisation boursière, avec environ 10 millions de comptes clients en Floride, en Virginie, en Caroline du Nord et en Caroline du Sud.
Selon Les Affaires, qui reprend le fil de l’annonce en français, cette opération illustre un basculement profond du secteur énergétique américain : le développement accéléré de l’intelligence artificielle exige des capacités de calcul gigantesques, et donc une alimentation électrique massive, stable et rapide à déployer. Le Financial Times parle de son côté d’un groupe combiné pouvant atteindre environ 420 milliards de dollars de valeur d’entreprise, au moment précis où les centres de données d’IA deviennent des clients stratégiques pour les énergéticiens.
Les modalités sont importantes. Les actionnaires de Dominion recevraient 0,8138 action NextEra pour chaque action Dominion détenue. Après clôture, les actionnaires de NextEra posséderaient environ 74,5 % du nouvel ensemble, contre 25,5 % pour ceux de Dominion. Les deux entreprises prévoient une finalisation dans un délai de 12 à 18 mois, sous réserve des votes d’actionnaires et des approbations de la Federal Energy Regulatory Commission, de la Nuclear Regulatory Commission et des autorités antitrust américaines.
Ce que NextEra achète vraiment : un accès au territoire de l’IA
À première vue, il s’agit d’une fusion classique de services publics : plus de clients, plus d’actifs, plus de puissance de négociation. Mais l’enjeu réel est géographique et infrastructurel. Dominion est l’acteur électrique dominant en Virginie, l’un des épicentres mondiaux des centres de données, notamment dans le nord de l’État. Autrement dit, NextEra ne rachète pas seulement une base de clients ; elle s’offre une position clé dans l’un des corridors énergétiques les plus convoités par les hyperscalers.
L’Associated Press rappelle que Dominion alimente déjà de nombreux centres de données en Virginie. Reuters souligne que l’opération intervient alors que les services publics américains se livrent à une course pour répondre à la demande des centres de données alimentant l’IA. Axios résume l’enjeu en une formule : si elle est approuvée, la fusion donnerait à NextEra une échelle inédite pour construire génération, stockage et transport d’électricité.
Le communiqué conjoint met en avant 110 gigawatts de capacité de production, une base tarifaire combinée de 138 milliards de dollars et plus de 130 gigawatts d’occasions liées aux grands consommateurs d’électricité. Ce dernier chiffre est révélateur : la demande des grands clients industriels et numériques est désormais suffisamment importante pour justifier une recomposition capitalistique du secteur.
L’IA sort du nuage et entre dans le réseau électrique
Depuis des années, l’IA est décrite comme un phénomène logiciel : modèles, puces, données, agents, applications. Ce rachat rappelle une réalité moins glamour : l’IA est aussi une industrie lourde. Les GPU doivent être fabriqués, installés, refroidis, interconnectés et alimentés. À grande échelle, la contrainte n’est plus seulement la disponibilité des puces Nvidia ou la capacité des modèles à raisonner ; c’est l’accès à des mégawatts fermes, à des transformateurs, à des lignes de transport et à des délais de raccordement compatibles avec la vitesse du capital technologique.
Le rapport 2024 du Lawrence Berkeley National Laboratory, produit pour le département américain de l’Énergie, estime que les centres de données américains consommaient 176 TWh en 2023, soit 4,4 % de l’électricité du pays. Selon ses scénarios, cette consommation pourrait atteindre de 325 à 580 TWh en 2028, soit 6,7 % à 12 % de la consommation électrique américaine prévue. Le rapport attribue une partie majeure de cette accélération à la montée des serveurs accélérés par GPU pour l’IA.
L’Agence internationale de l’énergie, dans son rapport Key Questions on Energy and AI publié en avril 2026, élargit encore le constat. Elle estime que la demande électrique mondiale des centres de données a augmenté de 17 % en 2025 et que celle des centres spécialisés en IA a progressé encore plus rapidement. L’AIE note aussi une tension croissante sur les chaînes d’approvisionnement : turbines à gaz, transformateurs, composants électriques, mémoire haute bande passante et raccordements réseau deviennent des goulots d’étranglement.
Pourquoi la Virginie est devenue stratégique
La Virginie est à l’IA ce que la Silicon Valley fut au logiciel : un lieu où se concentrent capital, infrastructures et dépendances systémiques. Mais cette concentration a un prix. Selon l’Electric Power Research Institute, les centres de données consommeraient déjà environ le quart de l’électricité de la Virginie et pourraient représenter de 39 % à 57 % de sa consommation d’ici 2030, selon les scénarios. C’est colossal : un seul secteur pourrait absorber une part comparable à celle de ménages, commerces et industries réunis dans plusieurs économies régionales.
Cette pression ne touche pas seulement les entreprises technologiques. Elle se répercute sur les réseaux, les tarifs, les permis, les débats locaux et la fiabilité. Le North American Electric Reliability Corporation prévient dans son évaluation 2025 que les nouveaux centres de données et les grandes charges industrielles comptent pour une part majeure de la hausse anticipée de la demande nord-américaine. Dans la zone PJM, qui couvre notamment la Virginie, NERC signale une tension croissante sur les marges de réserve, les besoins de transport et les ajouts de capacité.
C’est ici que la fusion devient politiquement sensible. NextEra promet 2,25 milliards de dollars en crédits de facture pour les clients de Dominion sur deux ans après la clôture. C’est un argument de régulation : convaincre les autorités que l’échelle du nouveau groupe bénéficiera aux consommateurs, et pas seulement aux actionnaires ou aux géants du cloud.
Le retour du capital intensif dans la tech
L’ère du logiciel pur, peu capitalistique, n’a pas disparu. Mais l’IA générative l’a partiellement recouverte d’une couche industrielle. Les modèles les plus ambitieux exigent des grappes de GPU, des systèmes de refroidissement liquide, des batteries, des postes électriques, des contrats d’achat d’énergie et parfois des centrales dédiées. L’AIE observe que les centres de données spécialisés en IA peuvent provoquer des variations rapides de charge, ce qui rend le stockage et la flexibilité indispensables.
C’est pourquoi les énergéticiens ne sont plus de simples fournisseurs périphériques. Ils deviennent des partenaires stratégiques, voire des arbitres de la croissance de l’IA. Une entreprise capable de financer simultanément des parcs solaires, des batteries, des centrales au gaz, du nucléaire existant, des lignes de transport et des raccordements rapides devient un maillon critique de la chaîne de valeur numérique.
NextEra arrive avec un profil particulier : un poids considérable dans les renouvelables et le stockage, mais aussi une forte exposition aux infrastructures régulées et à la production au gaz. Le nouveau groupe serait donc positionné à l’intersection de trois impératifs parfois contradictoires : fournir vite, fournir de façon fiable, et limiter l’explosion des coûts et des émissions.
Ce que ce deal annonce pour la suite
La consolidation énergétique nord-américaine pourrait s’accélérer. Si la demande des centres de données continue de progresser, les services publics disposant de territoires stratégiques, de bilans solides et de files de projets crédibles deviendront des cibles ou des consolidateurs. Le rachat de Dominion par NextEra pourrait alors être moins une exception qu’un signal de départ.
Mais l’avenir n’est pas linéaire. Plusieurs freins peuvent ralentir la vague : opposition locale aux centres de données, manque de transformateurs, délais de permis, incertitude sur la rentabilité de l’IA, pression politique sur les tarifs, et arbitrage entre gaz, renouvelables, nucléaire et stockage. Les projections de demande restent sensibles aux gains d’efficacité des puces et des modèles. Une IA plus efficace pourrait réduire la consommation par requête ; mais des usages plus lourds, comme la vidéo générative, les agents autonomes ou la robotique, pourraient annuler ces gains par effet de volume.
Le méga-deal NextEra-Dominion révèle donc une vérité simple : l’IA ne vit pas seulement dans le nuage. Elle dépend d’un socle physique immense, lent à construire et politiquement contesté. La prochaine frontière de l’intelligence artificielle ne sera peut-être pas un nouveau modèle, mais un poste électrique, une ligne à haute tension ou une centrale capable d’alimenter la prochaine génération de GPU.