Un recul visible dans Teams, un virage plus discret dans Windows
Microsoft donne ces jours-ci un signal étrange : l’entreprise qui a fait de l’intelligence artificielle le cœur de son récit stratégique retire ou allège certaines de ses intégrations les plus visibles dans ses propres produits grand public et collaboratifs. Selon The Verge, Microsoft va mettre fin à Together Mode dans Teams, une fonctionnalité emblématique de la période pandémique qui plaçait les participants d’une réunion dans un décor virtuel commun grâce à la segmentation par IA.
Le retrait n’est pas seulement cosmétique. Le message publié dans le Microsoft 365 Message Center, repris par l’archive de Merill, indique que le déploiement de la suppression commencera au début de juin 2026 et devrait se terminer à la fin du même mois. Together Mode disparaîtra du menu d’affichage, tout comme les scènes personnalisées et l’assignation des sièges. Microsoft précise aussi qu’il n’existera pas de stratégie d’administration pour conserver ou réactiver la fonction. La vue galerie restera l’affichage principal des réunions.
Sur le papier, l’argument de Microsoft est rationnel : moins de fragmentation, moins d’options, moins de confusion, et davantage d’efforts consacrés à la qualité vidéo, à la stabilité et à la performance. Mais symboliquement, l’abandon est fort. Together Mode était l’une des premières vitrines grand public d’une IA discrète, non générative, intégrée à une expérience quotidienne. En 2020, Microsoft le présentait comme une manière de réduire la fatigue des visioconférences, en recréant un sentiment de présence commune à distance.
Copilot dans Windows 11 : moins de boutons, plus de prudence
Le même mouvement se retrouve dans Windows 11. En mars 2026, Pavan Davuluri, responsable Windows and Devices, a publié sur le Windows Insider Blog un billet centré sur la qualité de Windows. Parmi les engagements : intégrer l’IA « là où elle est la plus significative », avec davantage de soin et de concentration. Microsoft annonçait explicitement la réduction des points d’entrée Copilot inutiles, notamment dans Snipping Tool, Photos, Widgets et Notepad.
Le 1er mai 2026, un autre billet de Microsoft a confirmé que ce n’était pas qu’un ajustement de communication. Dans Snipping Tool et Photos, le bouton « Ask Copilot » a été retiré. Dans Notepad, l’icône Copilot générique a été remplacée par une étiquette « Writing Tools », jugée plus claire. Autrement dit, Microsoft ne retire pas forcément toute l’IA, mais elle réduit la marque Copilot comme bannière omniprésente.
TechCrunch a décrit ce mouvement comme un recul face au « bloat » IA de Windows. Windows Central et Windows Latest avaient déjà rapporté que Microsoft réévaluait une partie de son plan consistant à placer Copilot partout dans l’interface. Le contexte compte : Windows Recall, annoncé en 2024 comme fonction vedette des Copilot+ PCs, avait été retardé après une levée de boucliers sur la sécurité et la confidentialité. Depuis, chaque nouvelle surface IA dans Windows est scrutée avec suspicion.
La critique interne : Microsoft aurait-il raté la vague IA ?
C’est ici qu’intervient l’élément le plus explosif. Windows Latest rapporte que Mat Velloso, ancien vice-président chez Microsoft, aurait comparé la situation actuelle de Microsoft dans l’IA aux ratés historiques de l’entreprise dans l’internet et le mobile. Selon l’article, Velloso estime que la stratégie IA de Microsoft ne parvient pas à se connecter aux usages réels, au point d’évoquer une forme de « factory reset ».
Il faut traiter cette critique avec prudence. Elle est rapportée par Windows Latest, et elle relève d’une analyse personnelle d’un ancien dirigeant, non d’un audit indépendant. Velloso a aussi travaillé dans l’écosystème concurrentiel de Google DeepMind et de Meta, ce qui ne disqualifie pas son point de vue, mais impose de le contextualiser. Cela dit, sa critique résonne parce qu’elle pointe une tension réelle : Microsoft a gagné la bataille du récit IA auprès des marchés, mais pas nécessairement celle de l’adhésion utilisateur dans Windows.
Le débat sur Copilot illustre cette ambiguïté. Directions on Microsoft, par la voix de Mary Jo Foley, notait en janvier 2026 que Microsoft revendiquait 15 millions de sièges payants Microsoft 365 Copilot sur une base de 450 millions d’abonnés commerciaux Microsoft 365. Ce ratio mettait en lumière une adoption payante encore limitée. Depuis, Microsoft a indiqué lors de ses résultats du troisième trimestre fiscal 2026 que les sièges payants Microsoft 365 Copilot dépassaient désormais 20 millions. La trajectoire progresse donc, mais elle reste très dépendante du marché entreprise et des bundles Microsoft 365.
Le paradoxe : retraite produit, offensive financière
Parler de retraite générale serait pourtant trompeur. Dans ses résultats du 29 avril 2026, Microsoft affirme que son activité IA a dépassé un rythme annuel de revenus de 37 milliards de dollars, en hausse de 123 % sur un an. Azure et les autres services infonuagiques ont progressé de 40 %, et la demande dépasse encore la capacité disponible. Amy Hood a même indiqué que Microsoft prévoyait environ 190 milliards de dollars de dépenses d’investissement en 2026, notamment pour soutenir l’infrastructure IA.
Ce n’est donc pas une entreprise qui abandonne l’IA. C’est une entreprise qui semble distinguer plus nettement deux fronts. D’un côté, l’IA d’infrastructure et d’entreprise : Azure, OpenAI, GitHub Copilot, Microsoft 365 Copilot, Agent 365, sécurité, gouvernance, conformité. De l’autre, l’IA d’interface grand public : boutons Copilot dans Windows, raccourcis dans les applications système, fonctionnalités parfois perçues comme intrusives ou redondantes.
Le premier front rapporte et structure l’avenir commercial de Microsoft. Le second expose la marque à une réaction négative immédiate des utilisateurs. Dans Windows, l’IA ne peut pas seulement être « présente » ; elle doit être utile, rapide, explicable, désactivable et respectueuse du contexte. Sinon, elle devient une couche de friction.
Teams : la fin d’un symbole pandémique
Together Mode est un cas différent, mais complémentaire. Sa disparition dit moins l’échec de l’IA que l’épuisement d’une époque. Pendant la pandémie, l’idée de recréer une salle commune avait du sens : les réunions étaient devenues le bureau. En 2026, les usages hybrides sont plus matures, les organisations veulent surtout de la fiabilité, de la lisibilité et des performances constantes.
Microsoft fait donc un arbitrage produit classique : supprimer une fonction différenciante mais peu centrale pour concentrer l’ingénierie sur les usages majoritaires. C’est rationnel, mais cela révèle aussi une vérité inconfortable : plusieurs expériences IA lancées comme vitrines finissent par être jugées secondaires lorsqu’elles ne deviennent pas des habitudes.
Clarté stratégique ou retraite désordonnée ?
La réponse est probablement les deux. Microsoft gagne en clarté lorsqu’elle retire Copilot des endroits où il n’apporte pas assez de valeur. L’entreprise reconnaît implicitement que l’IA ne doit pas être une couche marketing uniforme posée sur chaque application. C’est une bonne nouvelle pour les utilisateurs de Windows 11, qui réclament depuis longtemps moins de bruit, plus de contrôle et davantage de performance.
Mais cette clarification arrive après une phase de dispersion. La marque Copilot a été étendue à presque tous les niveaux : navigateur, système d’exploitation, suite bureautique, développement logiciel, agents, sécurité, recherche. À force de vouloir que Copilot signifie tout, Microsoft a pris le risque qu’il ne signifie plus grand-chose pour l’utilisateur moyen.
La prospective est donc claire : Microsoft ne va pas ralentir ses investissements IA. Au contraire, Azure, OpenAI, les modèles tiers comme Claude dans Microsoft 365, Agent 365 et les offres E7 montrent une accélération vers l’IA d’entreprise gouvernée. En revanche, l’IA dans Windows devra devenir plus sélective. Les prochains mois diront si Microsoft transforme ce recul en discipline produit — ou si elle continue d’osciller entre démonstrations ambitieuses et corrections forcées.
Le paradoxe n’est pas que Microsoft investisse massivement dans l’IA tout en reculant dans certains produits. Le paradoxe serait qu’elle ne le fasse pas. À cette échelle, l’enjeu n’est plus d’ajouter de l’IA partout. C’est de savoir où elle mérite vraiment d’exister.