IA au Canada : le vrai goulot d’étranglement n’est pas la recherche, c’est la demande
Intelligence artificielle

IA au Canada : le vrai goulot d’étranglement n’est pas la recherche, c’est la demande

Le paradoxe canadien de l’intelligence artificielle

Le Canada aime se présenter comme l’un des berceaux mondiaux de l’intelligence artificielle moderne. À juste titre : Montréal, Toronto, Edmonton et Vancouver ont contribué à former une génération de chercheurs, d’ingénieurs et de fondateurs qui irriguent aujourd’hui tout l’écosystème mondial. Pourtant, un malaise persiste : cette excellence scientifique ne se traduit pas encore suffisamment en gains de productivité, en modernisation industrielle ou en champions commerciaux enracinés au pays.

C’est ce décalage que résume la thèse rapportée par La Presse dans un article publié le 11 mai 2026 : « Le Canada n’a pas un problème d’offre en intelligence artificielle et innovation, mais un problème de demande » La Presse. Autrement dit, le pays sait former des talents, produire de la recherche et générer des idées, mais il peine à créer un marché domestique assez vigoureux pour acheter, déployer et mettre à l’échelle ces technologies. La fiche de diffusion de Bing Actualités reprend le même constat, en soulignant l’appel à s’inspirer davantage du modèle américain Bing Actualités.

Les faits : une offre abondante, une adoption timide

Le diagnostic est brutal parce qu’il contredit une partie du discours public. Depuis des années, les politiques d’innovation mettent l’accent sur la formation, les laboratoires, les grappes technologiques, les crédits d’impôt à la R-D et le financement de jeunes pousses. Ces instruments ont eu des effets réels : le Canada dispose d’un bassin impressionnant de chercheurs, d’instituts reconnus et d’entreprises spécialisées dans l’apprentissage automatique, la vision par ordinateur, le traitement du langage naturel ou l’IA appliquée aux sciences de la vie.

Mais l’autre moitié de l’équation est moins solide. Pour qu’une technologie transforme l’économie, il ne suffit pas qu’elle existe. Il faut des clients prêts à l’intégrer à leurs chaînes d’approvisionnement, à leurs systèmes d’information, à leurs procédés manufacturiers, à leurs services financiers, à leurs opérations logistiques ou à leurs interactions avec les citoyens. C’est là que le Canada ralentit.

Beaucoup d’entreprises, surtout les PME, en sont encore au stade de l’expérimentation prudente : projets pilotes, démonstrateurs, audits de données, formations internes. Peu franchissent rapidement l’étape de l’industrialisation. Les raisons sont connues : données fragmentées, manque de compétences numériques dans les équipes de gestion, crainte des risques juridiques, difficulté à mesurer le retour sur investissement, budgets technologiques limités et faible pression concurrentielle dans certains secteurs protégés ou concentrés.

Le résultat est un cercle vicieux. Les fournisseurs canadiens d’IA doivent chercher leurs clients à l’étranger, souvent aux États-Unis. Les entreprises canadiennes, elles, achètent parfois des solutions génériques venues d’ailleurs plutôt que de contribuer à faire grandir un marché local spécialisé. Et les meilleurs talents finissent par être absorbés par les géants internationaux capables d’offrir salaires, données, infrastructures et débouchés commerciaux à grande échelle.

Le contexte : un pays qui a investi dans la science avant le marché

Historiquement, le Canada a été visionnaire du côté de la recherche. La stratégie pancanadienne en matière d’intelligence artificielle, lancée en 2017, a été l’une des premières stratégies nationales consacrées à l’IA. Elle a consolidé des pôles comme Mila à Montréal, le Vector Institute à Toronto et l’Amii à Edmonton. L’objectif était clair : retenir les chercheurs, attirer des talents internationaux et positionner le pays à l’avant-garde d’une technologie appelée à redéfinir l’économie.

Cette stratégie a permis au Canada de gagner une réputation disproportionnée par rapport à la taille de son marché. Elle a aussi donné naissance à une diplomatie technologique : conférences, chaires de recherche, partenariats universitaires et annonces gouvernementales se sont multipliés. Mais le pays a parfois confondu leadership scientifique et leadership industriel.

L’écart entre invention et adoption n’est pas propre à l’IA. Il traverse depuis longtemps l’économie canadienne. Le pays investit moins que plusieurs concurrents dans les machines, les logiciels, l’automatisation et les technologies de productivité. La structure économique, dominée par des ressources naturelles, des services, des oligopoles réglementés et un tissu de PME, ne pousse pas toujours les organisations à prendre les risques nécessaires pour intégrer rapidement des outils avancés.

Dans ce contexte, l’IA révèle un problème plus profond : le Canada n’a pas seulement besoin de produire davantage de technologies, il doit devenir un meilleur acheteur de technologies. La demande est un muscle économique. Elle se construit par des incitatifs, mais aussi par une culture de gestion, des politiques d’achat public, une tolérance à l’expérimentation et une capacité à accepter l’échec.

Pourquoi le modèle américain fonctionne différemment

La comparaison avec les États-Unis est éclairante. Le modèle américain ne repose pas uniquement sur la Silicon Valley ou sur le capital-risque. Il s’appuie aussi sur un immense marché intérieur, une commande publique stratégique et une proximité ancienne entre État, universités, armée, grandes entreprises et investisseurs.

Depuis des décennies, des mécanismes comme les contrats fédéraux, les programmes de type SBIR, les achats de défense ou les agences de recherche orientée mission ont servi de premiers clients à des technologies risquées. L’État américain ne finance pas seulement la recherche : il achète, teste et pousse des solutions vers l’usage. Cette logique crée de la demande avant même que le marché commercial soit pleinement mûr.

Les grandes entreprises américaines jouent aussi un rôle déterminant. Elles disposent d’importants volumes de données, de budgets d’intégration, d’équipes internes capables d’absorber des innovations complexes et d’une pression concurrentielle mondiale. Quand une banque, un assureur, une chaîne logistique ou un hôpital américain adopte une solution d’IA, il peut donner à une jeune entreprise une référence commerciale décisive.

À cela s’ajoute la profondeur du capital-risque. Les investisseurs américains financent non seulement la création d’entreprises, mais aussi leur croissance agressive. Ils acceptent plus volontiers des pertes initiales en échange d’une domination rapide du marché. Au Canada, le financement existe, mais les entreprises sont souvent incitées à être prudentes plus tôt, à vendre plus vite ou à se tourner vers des clients étrangers pour prouver leur potentiel.

Ce que cela signifie pour l’avenir

Si le Canada ne corrige pas ce déficit de demande, il risque de devenir un fournisseur de talents et d’idées pour les autres. Le scénario est déjà familier : des chercheurs formés ici, des technologies conçues ici, puis des entreprises vendues, financées ou mises à l’échelle ailleurs. L’économie canadienne conserverait le prestige académique, mais manquerait les gains de productivité et les emplois stratégiques associés à l’adoption massive.

À l’inverse, une stratégie axée sur la demande pourrait changer la trajectoire. L’IA n’est pas seulement une industrie verticale ; c’est une technologie d’usage général. Elle peut améliorer la maintenance prédictive dans les usines, réduire les délais administratifs dans les services publics, optimiser les réseaux énergétiques, accélérer la découverte pharmaceutique, personnaliser la formation, détecter la fraude ou automatiser des tâches répétitives dans les bureaux.

Le potentiel est donc immense, mais il exige une approche moins symbolique et plus opérationnelle. Les annonces de centres d’excellence ne suffiront pas. Il faudra mesurer combien d’entreprises adoptent réellement des outils d’IA, combien de processus sont transformés, combien de contrats publics vont à des fournisseurs innovants, combien de projets pilotes deviennent des déploiements nationaux et combien de PME obtiennent un accompagnement concret.

Cinq pistes pour stimuler la demande domestique

Première piste : transformer l’approvisionnement public. Les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux peuvent devenir des clients de référence. Cela suppose des appels d’offres plus souples, des bacs à sable réglementaires, des contrats de précommercialisation et une capacité interne à évaluer les solutions d’IA. L’objectif n’est pas d’acheter n’importe quoi au nom de l’innovation, mais de créer des marchés d’essai crédibles.

Deuxième piste : aider les PME à passer du pilote au déploiement. Beaucoup d’entreprises n’ont pas besoin d’un laboratoire d’IA, mais d’un diagnostic de processus, d’un plan de données, d’un intégrateur fiable et d’un cofinancement conditionnel à des résultats mesurables. Les programmes publics devraient récompenser l’adoption productive, pas seulement la recherche exploratoire.

Troisième piste : créer des incitatifs fiscaux orientés vers l’achat de technologies canadiennes, dans le respect des règles commerciales. Les crédits d’impôt à la R-D sont utiles, mais ils favorisent surtout l’offre. Des crédits à l’adoption numérique, liés à la cybersécurité, à la gouvernance des données et à la formation des employés, pourraient renforcer la demande.

Quatrième piste : développer des marchés sectoriels. Santé, énergie, mines, agriculture, transport, finance et administration publique sont des domaines où le Canada possède des besoins réels et des données de grande valeur. Une stratégie IA efficace devrait partir de problèmes précis : réduire les listes d’attente, optimiser l’utilisation du réseau électrique, améliorer la productivité des chantiers ou accélérer l’inspection d’infrastructures.

Cinquième piste : clarifier les règles. L’incertitude réglementaire peut freiner l’adoption. Les entreprises ont besoin de cadres clairs sur la responsabilité, la protection des données, l’explicabilité, la propriété intellectuelle et l’usage des modèles génératifs. Une réglementation intelligente ne doit pas seulement limiter les risques ; elle doit aussi donner confiance aux acheteurs.

Le vrai test : moins de vitrines, plus de clients

Le débat soulevé par La Presse met le doigt sur une faiblesse stratégique : le Canada a longtemps célébré son offre d’IA sans bâtir assez systématiquement la demande qui permettrait à cette offre de prospérer ici. La prochaine phase ne consistera pas à prouver que le pays sait produire de la recherche. Ce point est acquis. Elle consistera à prouver que les entreprises, les administrations et les institutions canadiennes savent utiliser l’IA pour créer de la valeur.

Le succès ne se mesurera donc pas seulement au nombre de chaires, de publications ou de jeunes pousses. Il se mesurera au nombre d’organisations qui changent réellement leurs façons de travailler. Dans la course mondiale à l’intelligence artificielle, le Canada ne manque pas d’intelligence. Il lui manque encore, trop souvent, des acheteurs prêts à s’en servir.

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